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Pourquoi je ne suis pas allé voir « Passion » de Mel Gibson Benoit Vermander |
| Cet article est la version française d¡¦une contribution publiée en chinois dans « Renlai », mai 2004 Je
sais, je sais... Cela n¡¦a aucun sens de parler d¡¦un film sans être
allé le voir. Et pourtant, j¡¦ose ; Je voudrais dire ici
ce qui m¡¦a décidé, après avoir longtemps hésité,
à ne pas aller voir « Passion » de Mel
Gibson. La violence est une forme de pornographie D¡¦abord,
je déteste profondément les films violents ¡V je veux
dire les films dont le but et l¡¦esthétique consistent à
montrer et montrer encore le spectacle de la violence. Je me demande
même si j¡¦ai jamais réussi dans ma vie à voir
un film de ce genre jusqu¡¦au bout. Il y a quelque chose dans l¡¦étalage
de la violence - dans le sang qui coule à flots sur l¡¦écran,
dans les cris hystériques, dans l¡¦horreur mise sous nos yeux
avec insistance et complaisance ¡V qui est du même ordre que
la pornographie. On ne peut pas tout voir, comme on ne peut pas tout
dire. Il y a une indécence à vouloir tout montrer qui
n¡¦aide pas à mieux comprendre et à mieux aimer, qui,
au contraire, peut tuer la sensibilité. Plus on regarde des
spectacles de violence, et moins on est sensible à la violence.
Parfois, on finit par en avoir besoin comme d¡¦une drogue. En tout
cas, c¡¦est toujours ce que j¡¦ai éprouvé pour mon propre
compte, et j¡¦évite les spectacles qui labourent mes sens comme
j¡¦évite la musique poussée à un tel volume qu¡¦elle
rend sourd. Or,
les comptes-rendus comme les témoignages des spectateurs me
le confirment tous : le film de Gibson n¡¦est pas violent, il
est hyper-violent - séance interminable de flagellation avec
le sang qui gicle et la chair qui part en morceaux sous les coups
des fouets garnis à leur extrémité de tessons
de poterie ; détails raffinés des clous enfoncés
dans les membres du Christ ; détails de l¡¦agonie par asphyxie
du condamné sur la croix. Bref, insistance continue sur le
sadisme des bourreaux, sur la souffrance du condamné avec de
tels effets spéciaux pour illustrer les tortures que, dit un
critique, dès la première moitié du film le Christ
ressemble « à un cadavre zébré de
plaies et de morsures, mais qui bouge encore et qu¡¦on fait avancer
à grands coups de fouet vers le mont Golgotha. Un chemin de
croix ? Un massacre oui ! »[1]
Une esthétique qui est celle d¡¦un acteur-réalisateur
dont les films précédents abondaient en têtes
et jambes coupées et autres supplices de tout genre. Passion
du Christ et culture contemporaine Pour
une âme sensible comme la mienne, on peut comprendre qu¡¦une
telle description ne donne pas envie de s¡¦enfermer dans une salle
pendant plus de deux heures. Seulement voilà : mon recul
devant ce film n¡¦est-il pas une forme de lâcheté ?
Ne devrais-je pas dépasser ma sensibilité pour entrer
plus en profondeur dans l¡¦expérience de la Passion du Christ ?
Puisque je suis chrétien, le film ne me donne-t-il pas une
excellente occasion de méditer sur les souffrances de Jésus ?
C¡¦est en tout cas ce que semblent avoir pensé bien des Eglises,
protestantes ou catholiques, qui emmènent leurs fidèles
voir le film. Ce
n¡¦est pas le cas de toutes les Eglises, loin de là. En fait,
les évêques catholiques américans ont émises
des réserves très fortes. Et les évêques
français ont publié un texte très critique, qui
mérite examen. Ils notent que, malgré sa volonté
affichée de fidélité historique[2],
le film de Gibson est partie prenante d¡¦une forme de culture contemporaine :
la fascination pour la violence en est une part importante, alors
que l¡¦évocation de la violence est toujours discrète
dans les Evangiles et ne constitue pas le point principal du récit
donné par ces derniers. Si les événements que
les Evangiles racontent sont souvent violents, leur façon de
les raconter ne l¡¦est jamais. Dans la culture contemporaine, telle
qu¡¦elle est notamment influencée par la culture américaine,
la fascination envers la violence s¡¦accompagne d¡¦une obsession de
la recherche des coupables. Ainsi montrer la violence avec tant d¡¦insistance,
ce n¡¦est pas l¡¦ôter de notre coeur, c¡¦est souvent la nourrir.
N¡¦est-il pas évident que le culte des films de violence, l¡¦attachement
au droit de porter des armes, l¡¦obsession de la vengeance, les raisons
qui ont poussé à la guerre en Irak... que tout cela
est part de la même culture ? Une culture qui veut sans
cesse séparer les bons des méchants mais qui finit,
volontairement ou involontairement, à faire de tous ceux qui
se croient des « bons » des justiciers en
armes. Le
contexte de la croix Cette
fascination envers la violence amène le réalisateur
à concentrer son film sur les queques heures de la Passion
du Christ, en gommant à peu près totalement (remarquent
tous les critiques) « l¡¦avant » et « l¡¦après ».
« L¡¦avant », c¡¦est la vie et le message de Jésus,
avec toutes les raisons qui aboutissent à l¡¦antagonisme avec
les autorités juives et romaines, jusqu¡¦à sa mise à
mort. En gommant ce contexte, on fait nécessairement des accusateurs
de Jésus, dès le début du film, des fous ou des
sadiques, ce qui n¡¦est en rien le propos des Evangiles. « L¡¦après »,
c¡¦est, pour un chrétien, la résurrection de Jésus,
qui seule donne son sens à la mort du Christ : l¡¦amour
non-violent a triomphé de la mort. Bien entendu, cette concentration
du réalisateur sur le supplice du Christ est son choix, et
c¡¦est un choix possible. Mais, dans ce cas, j¡¦ai, moi (spectateur
potentiel) le droit de penser que ce choix ne respecte pas la logique
profonde des Evangiles et de la foi chrétienne, et, par conséquent,
qu¡¦il ne faut pas faire du film un récit d¡¦initiation à
la foi comme certains clercs ont voulu le présenter. Je peux
même penser que ce choix risque de faire du christianisme une
religion sado-masochiste, une religion qui n¡¦a pas réglé
son problème avec la violence, alors que le message évangélique
va exactement à l¡¦inverse : « au moyen
de la croix, il a tué la haine. Il est venu annoncer la paix
à vous qui étiez loin et la paix à ceux qui étaient
proches » (Ephésiens, 2, 17-18) On
pourra me rétorquer que les représentations de la Passion
abondent dans l¡¦art chrétien, que la méditation de la
Passion (le chemin de croix par exemple) est une tradition spirituelle
importante, et qu¡¦un film représentant la Passion s¡¦inscrit
dans cette longue lignée. Il y a du vrai dans cette remarque,
et il faut donc l¡¦examiner soigneusement. Disons donc quelques mots
du développement de l¡¦art chrétien. Les
yeux de la foi La
première iconographie chrétienne ne représente
pour ainsi dire pas le Christ en croix. Elle montre le Christ glorieux
revenant à la fin des temps ou bien Jésus le bon berger.
Aujourd¡¦hui encore, dans les Eglises orientales, les représentations
de la résurrection sont bien plus nombreuses que celles de
la crucifixion. Et les icônes (les représentations symboliques
du Christ qui obéissent à quelques principes esthétiques
intangibles) ont pour but de nous faire entrer dans les réalités
spirituelles une fois que nous avons dépassé les impressions
fortes que les réalités matérielles font sur
nos sens. Dans cette esthétique, la foi consiste à passer
des « réalités matérielles »
aux « réalités spirituelles »,
et non pas à rester fixé pour toujours sur les impressions
que les événements font sur nos sens- même pas
sur les impressions terribles de la Passion et de la mort du Christ :
« Si nous avons connu le Christ à la manière
humaine, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi »
dit Saint Paul (2Cor 5, 16). En
rédigeant cet article, j¡¦écoute « La Passion
selon saint Jean » de Bach. C¡¦est un exemple admirable
de la façon dont la tradition chrétienne peut représenter
la Passion. La musique est vibrante, sensible, elle résonne
des paroles de l¡¦Evangile, des émotions de la foule, de la
douleur de Jésus. Mais elle reste un récit, elle ne
veut pas tout montrer, elle veut nous introduire au coeur du mystère.
Elle n¡¦insiste pas sur les souffrances physiques du Christ mais sur
l¡¦amour pur qui amène Jésus à vaincre la violence
par la non-violence. Et, dans cette oeuvre, le récit s¡¦interrompt
régulièrement pour exprimer la méditation de
celui qui contemple la scène. Car on ne peut pas ressentir
ce qu¡¦a ressenti Jésus, on peut l¡¦accompagner comme un ami
accompagne son ami, on peut le suivre dans sa Passion avec les yeux
de sa mère ou de ses disciples. Pour méditer la Passion,
il faut savoir trouver sa juste place. Il
est vrai qu¡¦en Europe, surtout vers les quatorzième et quinzième
siècles, des tableaux se sont mis à représenter
la Passion du Christ avec autant de réalisme que possible,
cela à l¡¦antipode des représentations plus symboliques
qui précédaient, mettant en lumière la taille
des fouets, le rictus des bourreaux, les blessures du Christ... C¡¦étaient
des époques angoissées, qui, par certains traits ressemblent
à la nôtre. Mais ces tableaux étaient toujours
part d¡¦une série de peintures, lesquelles peignaient la dernière
Cène, la Résurrection, l¡¦Ascension du Christ, le couronnement
de la Vierge... La Passion, même dépeinte avec réalisme,
trouvait sa place dans un ensemble qui en livrait le sens véritable. Les
yeux de l'amour Il
me semble qu¡¦un chrétien ne doit pas encourager l¡¦insistance
sur les tourments physiques du Christ mais au contraire, s¡¦il sent
un lien personnel, intime avec Jésus, évoquer ce sujet
avec plus de pudeur encore qu¡¦un autre. Prenons une comparaison :
si une personne de notre famille que nous aimons particulièrement
traverse une longue et douloureuse maladie, allons-nous filmer son
agonie pour mieux nous souvenir de lui ? Certainement pas. Mais,
une fois que notre douleur sera calmée, nous trouverons aussi
les mots (des mots pudiques, des mots d¡¦amour) pour évoquer
ses souffrances. Ces dernières, cependant, ne seront qu¡¦une
part du souvenir que nous garderons de lui. Nous nous souviendrons
des jours de joie, nous choisirons les photos qui expriment le mieux
ce que cette personne a représenté pour nous. Le souvenir
de sa lutte finale restera toujours inscrit dans notre mémoire
mais il sera sublimé, il prendra un sens nouveau grâce
à l¡¦amour que cette personne avait pour nous et que nous gardons
pour elle. Il me semble qu¡¦il en va exactement de même dès
qu¡¦il s¡¦agit d¡¦une véritable évocation chrétienne
de Jésus dans l¡¦art, y compris de l¡¦évocation de ses
souffrances. Les
yeux de l'humanité Un
dernier point : dès l¡¦époque de Saint Paul, la
réflexion théologique insiste sur le fait que la mort
du Christ prend un sens universel. En mourant, Jésus devient
vraiment le Christ universel, c¡¦est-à-dire le Fils dans lequel
tous les hommes peuvent devenir fils et filles de Dieu. « De
ce qui était divisé il a fait une unité (...)
Il a voulu, à partir du Juif et du païen, créer
en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les
réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen
de la croix » (Ephésiens, 2, 14-16) Or, cela signifie
aussi que, dans la croix, Dieu accueille toutes les souffrances de
l¡¦humanité. Jésus est le Christ universel parce que
toutes les souffrances des hommes peuvent devenir une partie de la
croix salvatrice du Christ. La Passion de Jésus ne se déroule
pas dans une salle de cinéma, elle se poursuit aujourd¡¦hui
dans les luttes et les souffrances des hommes. « Ce qui
manque aux souffrances du Christ, je le complète dans ma chair »
dit encore Saint Paul (Colossiens, 1, 24). Ainsi, tout homme qui souffre
est incorporé au Christ. Voilà le véritable message
chrétien pour aujourd¡¦hui, et cela est bien plus important
que de mesurer avec exactitude le nombre de coups de fouet que Jésus
a pu supporter. Une
fois encore, je suis dans la position inconfortable de quelqu¡¦un qui
a fait le choix de ne pas aller voir le film dont il parle, cela à
cause de tout ce que j¡¦ai lu auparavant sur ce film. Il se peut donc
que j¡¦ai tort sur le film lui-même et qu¡¦il fasse du bien à
certains, pas seulement tout le mal que je redoute. Il se peut que
j¡¦ai tort de ne pas être allé le voir. A chacun sa décision,
et je comprends très bien que d¡¦autres estiment devoir aller
voir un film qui a un tel public et une telle influence. Mais j¡¦espère
au moins avoir montré les raisons qui me font éviter
ce genre de spectacle. Quoi qu¡¦il en soit, si le film de Gibson aura
permis de réfléchir sur la façon de présenter
la croix aujourd¡¦hui, sur la présence du Christ crucifié
aux souffrances du monde, alors le débat qu¡¦il suscite n¡¦aura
certainement pas été inutile... NOTES [1]
Philippe Royer, La Croix, 31 mars 2004, p.24. ©copyright 2004 by Taipei Ricci Institute |