De Matteo Ricci au
« Grand Ricci »

- Marc Gilbert -

Année 2001 : le monde de la sinologie se réunit à Pékin pour commémorer le quatre centième anniversaire de l¡¦arrivée de Matteo Ricci dans la capitale impériale ; les Instituts Ricci de Paris et Taipei publient, en collaboration avec Desclée de Brouwer, le Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise. Certains concluront sans doute à un heureux hasard. Toutefois, plus qu¡¦une simple coïncidence de l¡¦Histoire, cette succession d¡¦événements semble symboliser l¡¦aboutissement d¡¦un patient labeur qui pose un nouveau jalon sur la voie de la rencontre entre les langues et les cultures, chemin ouvert, entre la Chine et l¡¦Europe, il y a de cela plus de quatre siècles par les Jésuites.

En même temps qu¡¦il marche dans les traces laissées par Matteo Ricci, ce Grand Dictionnaire Ricci s¡¦inscrit dans la longue tradition lexicographique jésuite, inaugurée, pour sa partie chinoise, par le Dictionnaire de la prononciation chinoise et européenne, œuvre de Nicolas Trigault publiée en 1626. Plus de trois cents ans après, c¡¦est au tour du père Zsamar de rêver d¡¦un dictionnaire qui, au-delà de la langue, couvrirait la totalité de la culture et de l¡¦histoire chinoise. Ce père hongrois, expulsé de Chine à la suite des autres missionnaires, devient ainsi l¡¦instigateur de la plus audacieuse entreprise de lexicographie chinoise jamais lancée par un européen : la réalisation d¡¦un dictionnaire polyglotte en cinq langues : hongrois, espagnol, latin, français et anglais[1].

De la conception du projet, à la constitution des équipes linguistiques, à la sélection des caractères à partir des principaux dictionnaires chinois, à la traduction des entrées, à la vérification des matériaux, à l¡¦informatisation des données, à la publication du Dictionnaire français de la langue chinoise, à celle du Dictionnaire Ricci de caractères singuliers, à la réalisation du Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise, cinquante années se sont écoulées[2].

Plusieurs générations de jésuites assistées par les plus grands noms de la sinologie française ont travaillé de conserve à ce grand œuvre, que l¡¦étendue de la période historique couverte, la diversité des branches du savoir étudiées, la richesse des sources, l¡¦acuité des définitions, la précision du vocabulaire rendent unique sur la scène lexicographique occidentale.

Ce qui constitue la spécificité première de ce nouvel ouvrage de référence est, sans aucun doute, l¡¦attention portée aux origines de la langue chinoise : la présentation, pour près de deux mille caractères, des inscriptions oraculaires et des inscriptions sur bronze accompagnée d¡¦un choix représentatif de graphies ; l¡¦analyse étymologique de certains caractères avec l¡¦étude de leur sens et de leur évolution à travers une sélection de livres classiques[3] représentatifs des fondements de la littérature et de la pensée chinoises ; l¡¦explication du caractère telle que Xu Shen ³\·V l¡¦a proposée dans le Shuowen jiezi »¡¤å¸Ñ¦r.

A la présentation des treize mille cinq cents caractères viennent s¡¦ajouter trois cents mille expressions qui forment le terreau de la langue et de la culture chinoises.

La langue, tout d¡¦abord, a fait l¡¦objet d¡¦une analyse méticuleuse : les auteurs se sont efforcés d¡¦en préciser les différents niveaux (poli, familier, vulgaire, péjoratif...), les diverses tournures de style (épistolaire, officiel, euphémisme...) ou encore de mentionner les usages dialectaux (impliquant souvent un changement de prononciation). Une explication ainsi qu¡¦un équivalent français ont également été proposés pour les nombreux proverbes, allusions, dictons ou encore calembours, autre aspect de la spécificité de la langue chinoise.

Afin de faciliter l¡¦approche de la culture chinoise et permettre ainsi à l¡¦utilisateur d¡¦évoluer plus efficacement parmi la richesse des données mises à sa disposition, le savoir a été divisé en près de deux cents branches qui couvrent non seulement les disciplines de la sinologie traditionnelle (philosophie, religion, bouddhisme, taoïsme, calligraphie, archéologie, littérature, peinture, histoire, géographie...), mais également les aspects de la culture et de la société chinoises (économie, politique, droit, médecine, administration, démographie, art culinaire, arts martiaux...).

Le Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise n¡¦est cependant pas uniquement tourné vers la Chine et sa culture, le monde des sciences et son vocabulaire spécialisé en constante évolution ont également fait l¡¦objet d¡¦une attention particulière (chimie, biologie, nucléaire, optique, physique, informatique, botanique, entomologie, géologie, mécanique...).

Cette masse d¡¦information à été renforcée par un solide volume d¡¦annexes qui résume ou développe les données contenues dans le corps du Dictionnaire. On y retrouve, par exemple, une présentation raisonnée du Livre des mutations, du calendrier chinois, des Treize Classiques et de leur divisions en chapitres, de la musique ancienne chinoise, des titres des officiers impériaux avec leur évolution au cours des différentes dynasties, etc.).

Afin que le Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise ne devienne pas une merveille inexploitable, ses auteurs se sont efforcés d¡¦en faciliter l¡¦accès. C¡¦est pourquoi une série d¡¦index ainsi que des tableaux de concordance viennent assister l¡¦utilisateur dans ses recherches : tableaux de concordance Wade-Pinyin, Pinyin-Wade, Wade-EFEO, EFEO-Wade, Wade-Zhuyin, Zhuyin-Wade, radicaux du Kangxi cidian¡Vnouveaux radicaux, caractères complets¡Vcaractères simplifiés, index des entrées par radical et nombre de traits, par nombre total de traits, index des entrées selon la romanisation Wade, selon la romanisation Pinyin, tableau des caractères difficiles à trouver... Armé de cette palette d¡¦outils, chaque utilisateur sera à même, en fonction de ses propres habitudes de consultation, d¡¦exploiter ce qui, dans la mine du Dictionnaire, lui permettra de mieux comprendre la langue et la culture chinoises.

Cinquante années de travail viennent de prendre fin avec la réalisation du Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise, mais l¡¦aventure ne s¡¦achève pas pour autant ici. Des projets de publication de dictionnaires spécialisés, à partir de certaines branches du savoir (inscriptions oraculaires, musique chinoise, proverbes...), sont déjà à l¡¦étude. Les progrès de l¡¦informatique permettent également d¡¦envisager le lancement d¡¦un CD-ROM, dans quelques années cependant. Ces multiples possibilités trouvent leur inspiration dans cette force qui, depuis déjà plusieurs siècles, émane de la rencontre des langues et des cultures.

NOTES:



1.            Des cinq langues prévues par le projet initial, en dehors de la version française, un dictionnaire chinois-espagnol, similaire au Dictionnaire français de la langue chinoise, édité par le Père Fernando Mateos, a vu le jour ainsi qu¡¦une version ronéotypée chinois-hongrois.

2.            Le lecteur intéressé par l¡¦histoire de cette réalisation pourra se reporter à la préface du Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise qui en livre les détails.

3.            Une soixantaine d¡¦ouvrage a été retenue pour cette étude.

 

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